Pour renouer avec la méthode qui avait fait son succès pendant la campagne des primaires socialistes, Ségolène Royal prend de nouveau ses distances avec le Parti. "Je reprends toute ma liberté", a annoncé la candidate sur le plateau d'"A vous de juger", sur France 2, jeudi 15 mars. "C'est ce que les Français veulent : une élection présidentielle, c'est un lien direct avec le peuple. C'est la nature même de l'élection, il m'appartient d'être libre." Pour revivifier ce lien, elle n'hésite pas à bousculer le PS. Le terrain a été préparé. Quatre jours plus tôt, le 11 mars, sur M6, Mme Royal avait lancé une pique à l'intention des "éléphants" du PS, accusés de ne pas faire suffisamment "bloc" autour d'elle. Le 13 mars, Les Inrockuptibles titraient un long entretien "L'affranchie". Puis le 14, dans Les Echos, Mme Royal commençait par répondre : "La ligne, c'est moi qui la trace." Jeudi soir, ce message a été martelé devant les 4,5 millions de téléspectateurs (5,1 millions d'entre eux avaient suivi Nicolas Sarkozy, jeudi 8 mars) de l'émission d'Arlette Chabot.
"Cadenassée" par le PS, Ségolène Royal ? "C'est un peu vrai", a-t-elle répondu, en se disant aujourd'hui "moins libre". Au risque de froisser l'état-major socialiste, la candidate a multiplié les exemples de son indépendance. Négocier avec François Bayrou? "Aucune négociation. Je n'en ai pas eu au sein du PS, alors, vous pensez, je ne vais pas en avoir avec une personne qui cherche un peu où est la meilleure sortie." Sa désignation? Elle n'était "pas dans la logique du PS". L'élection? "Moi, ce soir, je dis aux Français (…) : je ne dirai pas que c'est le PS qui a gagné et qu'on va tout refaire comme avant…" C'est un "regard neufsur la société" qu'elle veut proposer et qu'elle prend soin de présenter comme un "socialisme du réel" – le "socialisme du XXIesiècle", dit-elle parfois. "C'est une mutation du PS que j'entraîne", a-t-elle insisté. Le changement qu'elle veut "incarner" passe aussi par une rupture avec l'image d'un parti centenaire traversé de querelles de courants et critiqué sur ses années au pouvoir.
" Cela relève plus d'un secrétariat au budget "
Certes, Mme Royal a évité de commettre l'erreur de Lionel Jospin en 2002, auteur de la phrase "mon projet n'est pas socialiste", en se disant "socialiste" et désireuse de "rassembler la gauche". Le soutien de son parti, a-t-elle assuré, "est une chance pour la stabilité du pouvoir", – une pierre lancée dans le champ du candidat centriste qui, lui, ne dispose pas de majorité présidentielle. Mais elle l'a répété : elle n'a pas de dogme. Sur les 35 heures, par exemple, "le PS a dit cela, et moi je dis un certain nombre de choses", en particulier sur la réduction du temps de travail à l'hôpital. Sur les parrainages, qui sont "l'affaire du PS". Sur l'autonomie des universités, qu'elle préconise et pour lesquelles elle n'a "pas de tabou".
Dans deux domaines, Mme Royal s'est également affranchie de toute contrainte, en esquivant les questions sur la fiscalité et la création d'une CSG pour financer les retraites. "Je ne répondrai pas aux questions techniques, je trace les grandes orientations (…). Cela relève plus d'un secrétariat d'Etat au budget", a-t-elle répondu. La candidate socialiste s'était pourtant préparée en déjeunant, le 13 mars, avec un aréopage de jeunes économistes, dont Thomas Piketty.
Pugnace, plus autoritaire qu'à l'accoutumée, Mme Royal, souvent attaquée sur sa crédibilité, fait mine de ne pas s'attarder sur cette question. "Si c'est l'âge, je ne vois pas. Kennedy avait 43 ans quand il est devenu président des Etats-Unis, j'en ai dix de plus. Si c'est être une femme, ça mérite un petit effort d'imagination…" Depuis quelques jours, elle prend soin toutefois de porter des tailleurs noirs ou sombres, plus austères, plus chef d'Etat en quelque sorte. Et son modèle, elle l'a redit, reste bien Jeanne D'Arc, "symbole" d'une femme qui "a transgressé en revêtant des habits d'homme"… Comme une potentielle future présidente de la République, elle n'est pas "quelqu'un qui a envie de s'acharner" sur Jacques Chirac.
Elle ne rentre pas dans les détails de son programme, mais "trace les grandes orientations" et donnera pour "feuille de route" à son gouvernement des priorités : celle, pour commencer, de trouver les ressorts pour taxer moins le travail que le capital, de redéployer "intelligemment" les aides publiques qui "engraissent" les grosses entreprises, de "décélérer, stabiliser puis réduire" la dette, voire de "régler avec dignité la question du carré musulman" dans les cimetières. Elle fixe des bornes, – "je laisserai trois ou quatre mois aux entreprises pour régulariser les salariés clandestins, pour les autres, je ferai de la régularisation au cas par cas" –, mais laisse ouvertes à la négociation les grandes réformes d'assurance-maladie et de retraite. Enfin, Mme Royal prend ce qu'elle veut de l'héritage Mitterrand. Le titre du livre qu'elle s'apprête à publier chez Hachette Littératures, en témoigne. Son titre, Maintenant, est une subtile mais incomplète référence à l'une des œuvres les plus connues de l'ancien président, Ici et Maintenant, paru en 1980, juste avant qu'il n'accède au pouvoir…
Isabelle Mandraud / Le Monde